Partager l'article ! Hérésie, nihilisme et terrorisme: Mon intention initiale (*) était de traiter la question : qu'est-ce qu'une victime en général ? ...
Mon intention initiale (*) était de traiter la question : qu'est-ce qu'une victime en général ? Mais en visant plus précisément et plus ponctuellement celle-ci : qui sont les victimes du terrorisme ? On connaît a priori la réponse (mais est-ce qu'on la comprend vraiment ?) : on dit fort justement que ce sont des "innocents". Or on s'interroge beaucoup sur les gens qui commettent pareils crimes, mais pas beaucoup sur leurs victimes, comme si le statut de "victime" n'était pas philosophiquement intéressant, voire pas pensable. J'ai l'impression qu'en raisonnant ainsi on ne fait que surajouter à l'injustice commise une seconde injustice, voire un second crime, comparable à celui commis envers les hérétiques exterminés pendant des siècles et si peu reconnus comme des victimes, et que finalement l'on a oublié.
Il ne faut voir dans la victime que l'homme en tant qu'il est persécuté sans raison. C'est aussi bien l'homme sans raison, dépourvu de cette essence que la philosophie classique lui a collé de façon absurde : l'être doué de raison, de pensée, de langage, etc. A quoi François Laruelle oppose l'"Homme-en-personne", c'est-à-dire l'homme tout court, vidé de toute détermination philosophique. Il renvoie dos à dos la révolte et la maîtrise, le haut et le bas, l'Autre et le Même, l'ici et l'ailleurs, etc., il s'en tient à l'Homme en tant que individu au sens rigoureux du terme, c'est-à-dire en tant qu'indivis, lequel n'a rien à voir avec ces dualités artificielles. Or c'est cet être-indivisible qui fait de lui un hérétique pour le Monde, pour les Autorité en général qui ne supportent pas, comme je l'ai dit, l'individu : le Monde est dialectique, la philosophie est dialectique, elle pose Un plus Deux, puis Trois, elle n'a de cesse de réunir et de globaliser. C'est aussi pourquoi l'Homme-en-personne, du moins lorsqu'il semble se révéler à l'occasion de quelque hérésie historique, à l'occasion de quelque séparation remarquable, est la victime toute désignée du Monde, de tout le monde. Je vais être très clair : doctrinalement, les hérésies historiques étaient absurdes, de vraies folies aux yeux de l'Eglise et sans doute pour les philosophes. Mais c'est justement cette folie qui littéralement appelait au meurtre, sauf que ces fous n'étaient eux-mêmes aucunement meurtriers ; ils n'avaient rien fait ; c'est pourquoi l'Eglise devait d'autant plus les exterminer. Donc, avec Laruelle on utilise la notion d'hérésie pour essayer de retrouver ce qui n'a jamais été pris en considération, jamais pensé véritablement : l'humain "en-personne", par-delà tous les humanismes et les universalismes dont l'Occident s'est fait le héraut et le champion. La théorie laruellienne n'est pas un humanisme car l'homme n'est pas son objet, son idée, sa valeur, etc., c'est sa cause réelle, de même qu'il est la cause de l'Histoire et non sa finalité. De sorte qu'il faut distinguer nettement le "crime contre l'humain", au sens désigné ici, et le "crime contre l'humanité", qui est un concept philosophico-juridique, un pis-aller nécessaire sans doute, mais peu efficace. Il y a crime contre l'humanité lorsque l'on tue, lorsque l'on assassine des hommes pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'ils ont fait (pour des raisons raciales, sexuelles, ethniques ou religieuses, donc à cause d'une différence, d'une détermination supposée et haïe). Mais le crime contre les hérétiques, réellement, historiquement, et davantage encore au sens généralisé que lui donne Laruelle, c'est-à-dire le crime contre les humains n'est précisément possible que pour une raison encore plus délirante. Laruelle soutient que c'est l'hallucination de l'humain, la vision de l'homme-en-personne dans sa nudité humaine si l'on préfère, qui génère ce passage à l'acte criminel : le persécuteur, l'inquisiteur par exemple, accuse l'hérétique de sorcellerie ou autres méfaits surnaturels mais il le condamne surtout en tant qu'humain-rien-qu'humain, un être im-monde qui se prétend homme en refusant toutes les déterminations de l'homme décidées par l'Eglise, la théologie, la morale. La seule vue de l'homme, qui n'a rien à avouer, rien à renier, rien à revendiquer, s'avère proprement inadmissible, et conforte l'inquisiteur dans sa froide conviction... de voir le diable en face de lui !
Cependant il n'est pas possible de rendre justice aux hérétiques, car ce sont eux - les humains - qui déterminent la justice, du point de vue de la victime. Et c'est pour ça que c'est impossible. Il n'est pas davantage possible de commémorer ce crime car, étant trans-historique voire an-historique, déterminant même notre mémoire en tant que basée sur un oubli radical, celui de l'humain, il se situe hors de la mémoire collective en même temps qu'il se trouve dans la mémoire de chaque homme à la manière d'un savoir "indocte".
Ce sort apparemment désespérant des hérétiques a bien sûr quelque parenté avec le crime dont ont été victimes les juifs, et quel crime ! L'on a bien raison, contre tous les négationnismes présents, passés et à venir, de soutenir le caractère unique voire absolu de ce crime. Mais enfin, ce crime inexpiable demeure jusqu'à un certain point "explicable". Et surtout l'"absolu" n'est pas le "radical". A cet égard, Laruelle fait une distinction nette entre la différence et l'identité : à côté de la Shoah qui fut le crime incommensurable contre l'altérité d'un peuple, un crime qui a fait trébucher l'histoire, une seconde persécution universelle, mais oubliée celle-ci, fut perpétrée contre ceux qui revendiquèrent simplement et de tout temps leur identité : ce sont les hérétiques. Autrement dit les génocides de l'Histoire cachent un humanicide plus universel, plus radical.
Laruelle dresse alors un comparatif réglé et surprenant entre le crime contre les humains, et le crime contre l'humanité, en se limitant à caractériser parallèlement ces deux victimes que sont l'hérétique et le juif. Le mot hérétique, maintenant, semble totalement vidé de son sens historique. Bassesse et persécution se situent clairement du côté du totalitarisme, mais le mot n'a pas le même sens dans les deux cas. L'espèce de totalitarisme ayant commis la Shoah est d'essence politique et idéologique, voire par ailleurs pathologique. Tandis que le totalitarisme ayant décidé d'éliminer les hérétiques, s'il a bien pris dans l'histoire la forme particulière de l'Eglise, concerne le Monde dans son ensemble, non seulement le pouvoir en général mais la forme pensée du Monde qu'il faut se résoudre à appeler la Philosophie. Le révisionnisme philosophique, en regard du crime contre les humains, contre les hérétiques, est congénital selon Laruelle. La philosophie prône certes la tolérance et le devoir de mémoire, surtout en faveur de la Shoah, ce qui est légitime, mais elle reste aveugle face aux victimes hérétiques, n'ayant même pas élevé le terme d'hérésie au rang de concept. A la limite elle reste liée à la religion dans son désir paranoïaque et déplacé de "sauver" l'humanité : le philosophe, ce héros ! S'agissant du rapport entre l'homme et le philosophe, Laruelle dit quelque part que, selon la philosophie, un homme représente toujours un philosophe pour un autre homme (il veut dire par là une identité représentative), mais jamais il donne à l'homme son identité d'homme.
Comme on peut le constater, la critique à l'égard de la philosophie, jugée co-responsable des crimes contre l'humanité, est radicale, sans appel. Or du révisionnisme philosophique au nihilisme culturel et étatique, il n'y a qu'un pas. C'est ainsi qu'il faut établir clairement, désormais, la fonction de l'hérésie comme réponse radicale au nihilisme, et au terrorisme qui fait système avec lui. Et surtout écarter une confusion dramatique, autant que coupable, qui consisterait à identifier les terroristes avec les hérétiques : ces derniers apparaissent très clairement, au contraire, comme les ennemis des premiers. Pour les amis de Ben Laden, par exemple, les hérétiques à exterminer sont les Occidentaux, en quoi ils se montrent en outre fanatiques au sens religieux du terme. C'est pourquoi il est encore essentiel d'établir que les hérétiques ne sont pas les fanatiques, mais depuis toujours leurs victimes désignées. S'il y a un lien (et comment!) entre religion et terrorisme (même si personne ne se leurre sur la "foi" de Ben Laden, vivant ou mort !), il passe par le fanatisme comme expression naturelle et peut-être comme essence même du pouvoir religieux. (Une hérésie, elle, ne devient fanatique qu'à partir du moment où elle tourne en religion instituée : mais alors ce n'est plus une hérésie.)
Il ne faut pas hésiter à qualifier ce conflit d'universel. Le terrorisme est universel, d'abord parce qu'il est la continuation de la guerre - phénomène aussi vieux que l'humanité - par d'autre moyens. Ensuite parce qu'il ne concerne pas seulement l'islamisme ou telle faction de celui-ci mais bien encore et toujours toutes les religions, tous les fanatismes, ennemis de tous les hérétiques. Si les Etats négligent ce fait, c'est évidemment en raison de leur propre religiosité (nationalisme, autoritarisme, etc.), de leur profonde complicité avec l'esprit religieux. Ensuite parce que ce terrorisme universel se montre ainsi révélateur d'un mal lui même universel, rongeant la civilisation jusqu'à la moelle, j'ai nommé le nihilisme - soit le terrain le plus propice à une multiplication d'actes terroristes.
Le nihilisme constitue une version à la fois généralisée, laïcisée, désespérée, souvent passive et indiscernable de l'ancien fanatisme religieux, dont le terrorisme est pourtant la conséquence directe. Mais aujourd'hui, le terrorisme ne s'embarrasse même plus de causes ou d'idéologies, il devient consubstantiel au nihilisme lui-même et représente sa manifestation active. Le nihilisme, c'est le fait assumé et parfois la volonté délibérée, par absence de scrupules aussi bien que par absence d'idéologie cohérente, de détruire pour détruire, d'assassiner massivement des humains et en général de ne prêter aucune importance à la vie humaine. Apparemment, c'est donc un phénomène universel et aussi vieux que l'humanité. Pourtant la doctrine est nouvelle, récente même, elle se formule ainsi : le Mal n'existe pas. Sous prétexte que l'on pense et agit aujourd'hui "par-delà bien et mal" (comme disait Nietzsche), au sens moral de ces termes, parce qu'il n'y a pas de Bien absolu, on en tire conclusion qu'il n'y a pas non plus de Mal absolu. Alors, si tout n'est peut-être pas permis, au moins tout est monnayable et négociable ; en bref si tout est relatif, la vie humaine l'est également. Toutefois, je nuancerai cette définition du nihilisme, qui pourrait être celle d'un Glucksmann par exemple, et même je la contesterai, car la notion d'un Mal absolu pourrait cautionner la désignation idéologico-religieuse d'un "Axe du Mal" (l'islamisme, comme par hasard) qui est encore, on le sait, la doctrine officielle des Etats-Unis d'Amérique. C'est pourquoi je m'en tiendrai au mal radical consistant à persécuter l'humain pour rien, ce qui ne s'analyse qu'en termes de malheur radical, c'est-à-dire au passif et du seul point de vue qui compte réellement, celui de la victime. C'est pourquoi l'accusation de nihilisme doit s'appliquer en priorité aux Etats, en tant que rongés par une délinquance transnationale qui les dépasse totalement (mais avec laquelle ils complotent notamment via le commerce des armes), j'entends par là principalement les réseaux mafieux, lesquels ne deviennent finalement "terroristes" au sens idéologico-religieux du terme, que par accident ou par "couverture". Bien sûr le terrorisme aggrave le nihilisme, l'exacerbe, même si dans son discours (quand il y en a, et quand il est cohérent) il prétend le combatte ; mais il en est surtout la conséquence ou le symptôme. En effet les guerres mondiales, nationales, et même ethniques, du XXè siècle participent toutes d'un nihilisme actif : elles s'attaquent volontairement et de préférence aux populations. La politique de la terre brûlée : c'est une constante des guerres modernes. Comme on sait, l'armé américaine adopte la doctrine "zéro mort" pour elle-même mais n'hésite pas à bombarder villes et populations qu'elle prétend vouloir défendre, puis finalement à occuper les territoires qu'elle prétend vouloir libérer. Alors, bien sûr, personne ne peut admettre l'accusation d'"Etats terroristes", surtout s'ils sont occidentaux… On dira qu'entre d'une part les américains ou les israéliens qui tirent dans le tas, certes, mais en essayant de faire le moins de victimes civiles possibles, et d'autres part les organisations islamistes qui envoient leurs kamikazes dans l'intention de faire le plus de victimes civiles possibles, il y a une barrière infranchissable, une différence de principe radicale entre la civilisation et la barbarie. Néanmoins cet argument formaliste ne pèse pas lourd face à la réalité des faits, les compromissions tactiques des états-majors et les dérapages des hommes sur le terrain. Cet argument classiquement philosophique risque de paraître obscène, en tout cas incompréhensible du point de vue des victimes. Car, je le répète, c'est ce point de vue qui doit prévaloir pour la pensée.
C'est pourquoi les victimes du terrorisme nihiliste, voire du nihilisme terroriste (qu'il soit étatique ou privé) sont d'une certaine façon les hérétiques d'aujourd'hui. Ce n'est pas seulement une constatation, encore moins une question, c'est une réponse. Je veux dire que leur mort nous la donne cette réponse au nihilisme et au terrorisme. Leur mort nous impose une théorie de l'hérésie, elle-même hérétique (c'est-à-dire sans doute non-philosophique) par rapport au Grand Conformisme de la Non-Pensée, mais une théorie qui rappelle elle-même le Nom de l'Homme comme étant irréductible et inaliénable. Dire enfin pourquoi la vie humaine ne peut être prise, non en se fondant sur des idéaux, mais parce que d'une certaine manière elle a depuis toujours été prise en otage par le Monde et ses pouvoirs, parce qu'elle est la cause du Monde, son explication, et non l'inverse. Une doctrine profane plutôt que laïque, humaine plutôt qu'humaniste, et évidemment non-nihiliste. L'hérésie n'est pas la négation du Monde mais seulement de sa forme-philosophie ; seul le terroriste veut détruire le Monde réel en répandant le mal, tandis que le nihiliste laisse le Monde s'écrouler en niant l'existence du mal. Seul l'hérétique prend la mesure (non-mesurable) du Mal que l'humain peut subir. Je le rappelle une dernière fois : il ne s'agit pas du tout de faire l'apologie de l'hérésie, surtout pas des hérésies historiques et religieuses qui ne furent jamais que des sectes, mais d'en dégager un concept opératoire servant à expliquer ce qu'est finalement une victime dans sa nudité humaine. Les hérétiques furent les victimes d'un crime radical (comme Kant parlait d'un "mal radical"). Ces crimes, ces actes posent crûment et cruellement la question de l'identité. Quant aux victimes du terrorisme, inutile de se demander pourquoi elles sont mortes, puisqu'elles sont mortes pour rien de toute façon. Seule demeure la question : qui étaient ces gens pour mériter, ou pour ne pas mériter plutôt, une telle mort ? La question n'est même plus : seront-ils eux aussi oubliés ?, mais plutôt : pourquoi et par qui ont-ils été oubliés dès avant leur mort et depuis toujours pour connaître enfin pareil sort ?
(*) Cet article poursuit une première réflexion à propos "Des hérétiques, des victimes et des étrangers". J'y fais référence substantiellement à un ouvrage de François Laruelle intitulé : Le Christ futur. Une leçon d'hérésie, Exils, 2002.
Derniers Commentaires