Samedi 13 novembre 2010 6 13 /11 /Nov /2010 17:36

Une lecture attentive des Séminaires de Lacan fait apparaître un fil rouge que suffirait à désigner un terme unique, celui de "topologie". D’une part on peut montrer comment une logique spatiale est effectivement présente à travers tous les séminaires ; d’autre part on peut supposer que les différents temps de la topologie lacanienne permettent une articulation rigoureuse de la cure, et ceci en distinguant quatre phases : les entretiens préliminaires, la structure du désir, l'approche de la jouissance, enfin la sublimation du symptôme. En accord avec de nombreux théoriciens*, je propose d'aborder  la topologie lacanienne comme une  présentation intégrale du sujet dans le réel mathématique. Cependant l'en­jeu apparaît surtout comme éthique puisqu’il s’agit toujours d’imaginer (imaginariser ?) une forme de suppléance au non-rapport sexuel. C'est pourquoi la sublimation dans l’amour sera représentée par le nœud borroméen, en ce qu’il fait tenir ensemble les trois dimensions du symbolique (discours amoureux), de l’imaginaire (érotisme des corps) et du réel (de l’acte). Quant à aimer l’inconscient ou le symptôme de l’autre, ce n’est certes pas seulement au titre du sujet supposé savoir, imaginé comme savoir conscient du manque de l’autre ; supposition qui commande l’entrée en cure par le biais de l’amour de transfert. La topologie des nœuds nous permet de dépasser ce seul aspect clinique justement surdéterminé par le transfert.

La topologie de Lacan est présente du début jusqu’à la fin de son enseignement. Deux structures, ou plutôt une figure et une structure émergent comme autant de fils conducteurs : à savoir d'une part la figure du tétraèdre comprenant quatre côtés, d'autre part la bande de Mœbius, qui en revanche est une pure structure, infiniment malléable mais non modélisable (comme le sujet lui-même). Prenons maintenant successivement les quatre phases de la cure et examinons les structures topologiques correspondantes. Nous rencontrerons les premiers “schémas”, optiques et autres, pour les entretiens préliminaires ; le graphe énonciatif pour le désir ; le plan projectif (topologie des surfaces) pour la jouissance ; le nœud amoureux, pour la sublimation.

Nous commencerons donc par les “entretiens préliminaires”, marqués du sceau de l’imaginaire. Dès sa conférence de 1953 “Le sym­bolique, l’imaginaire et le réel”, Lacan suggérait une formalisation complète de la cure à l’aide des lettres S.I.R., en les associant deux à deux de sorte que chaque phase soit représentée par un processus vi­sant une instance. Par exemple : rS - rI - iI - iR - iS. Or justement ces cinq premières combinaisons désignent l’entrée en cure (les deux premières formules) et les entretiens préliminaires (les trois dernières). Comme l’écrit Lacan, “rS, réaliser le symbole, cela c’est la position de départ. L’analyste est un personnage symbolique comme tel. Et c’est à ce titre que vous venez le trouver”. Quant à rI, c’est donc la réali­sation de l’image, l'autoprésentation par soi-même de l’image qu’on s’imagine "être". Ceci étant fait, vient le moment des entretiens préliminaires proprement dits, fonctionnant comme une sorte de processus d’imaginarisation de l’imaginaire, du symbolique et du réel. On peut alors s'appuyer  respectivement sur les séminaires I, II et III pour dégager déjà trois topologies distinctes. La première prend modèle sur le schéma optique et physique (dit de Bouasse) pour figurer l’opération du rassemblement du Moi autour de son image. La seconde est celle qui concerne l’entrée en jeu du symbolique : circuits, réseaux et chaînes aboutissent au fameux “schéma L”. Enfin la mise en jeu du Réel se fait au moyen de creusements, de trous et de bandes qui évoquent déjà la présentation mœbienne du sujet.

La topologie du graphe met en jeu l’acte de parole, tout spécialement adressé à l’Autre dans le transfert. C’est dire que nous sommes entrés dans la cure proprement dite, laquelle poursuit comme but l’é­mergence d’un sujet. Cela passe par la quête de l’objet phallique, non par rapport à la jouissance, à cette époque tout au moins, mais en fonction des effets de sens qu’autorise la double structure du signifiant et du signifié. Cette deuxième phase couvre les séminaires IV (1957) à VIII (1960-61). Elle est, de très loin, la plus connue de toutes.

Si le graphe représente le déploiement des trois instances RSI dans le champ de la parole, donc sous la domination du symbolique, la topologie des surfaces, à partir du séminaire IX L’Identification (1961-62) jusqu’au séminaire XVIII, laisse apparaître un nouveau champ et une autre économie (de jouissance) où se détermine le sujet. Encore peut-on distinguer trois phases dans cette nouvelle période, qui nous fait passer d’une conception de l’Un comme trait unaire au “Y a de l’Un” du séminaire XVIII. 1) Du Trait, d’abord, on peut dire qu’il délimite un vide par l’opération de la coupure. De la surface torique ensuite, nous dirons qu’elle incarne les effets comptables de l’Un (un en plus ou un en moins). Avec le séminaire L’angoisse et spécialement la figure topologique du cross-cap, le sujet reçoit un statut réel par l’intermédiaire de l’objet ‘a’ qui le métaphorise dans l’ordre de la jouissance. 2) Le séminaire XI développe davantage encore cette conception d’un Inconscient topologique fondé sur le battement et la coupure, cette fois au lieu de l’Autre, une ouverture-fermeture que le cross-cap permet d’illustrer. Le sujet manifeste sa dépendance à l’Autre inconscient par le biais du fantasme sous ses deux aspects : aliénation et séparation. L’orientation de Lacan se fait alors plus franchement logicienne. Le “mathème” se présente comme la transmission d’un savoir. Ce qui est à savoir est toujours la signification du sujet, c’est-à-dire son exclusion totale et irrémédiable de la jouissance. Les séminaires XII et XIII sont l’occasion de grands remaniements théoriques, ou plutôt d’une refondation du sujet lui-même à partir de sa certitude essentielle, contrastant avec l’indétermination du savoir qui le préoccupe. Lacan retrouve ainsi Descartes et le sujet de la science ; il continue de développer sa logique, notamment sur le thème de la négation, et parallèlement fait le lien entre l’écriture et la jouissance. C’est toujours le Réel qui est en jeu à travers les recherches du séminaire XV sur L’acte psychanalytique. Dans le séminaire XVI, Lacan précise le concept de jouissance en distinguant le “plus-de-jouir” comme savoir et mesure de l’objet perdu. 3) La troisième phase de cette topologie des surfaces est celle de la naissance des quatre discours, dans les séminaires XVII et XVIII. La notion de discours est l’occasion d’une nouvelle accentuation de la Lettre qui forme, avec le Trait, l’un des prolongements de la théorie lacanienne du signifiant. Topologiquement, la structuration des quatre discours emprunte au tétraèdre devenu plan projectif, exactement comme le schéma L et ses quatre coins. .../... > suite de l'article ici

 

* En particulier Jean-Paul Gilson (La topologie de Lacan, Montréal, Editions Balzac, 1994) auquel cet article doit beaucoup.

Par Didier Moulinier - Publié dans : Lacanisme
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